Le Castor - Mohammed Hasan Alwan

Telechargement 2Ghâleb, qui est venu s'installer en Oregon pour échapper au climat délétère de Riyad, observe ce gros rongeur dont la morphologie et le comportement lui rappellent étrangement l'entourage qu'il a quitté. Devant cette madeleine de Proust à quatre pattes - et du genre empoisonné -, il laisse refluer ses souvenirs de famille, revient sur ses déboires et ses échecs, un long retour sur soi qui l'amènera à une conclusion capitale : jamais il ne sera un castor. Né d'un premier mariage malheureux, Ghâleb a toujours été un étranger parmi les siens. Quant à la relation tumultueuse, clandestine, et plus ou moins toxique qu'il entretient avec Ghâda, qu'il n'a pu épouser pour des raisons d'incompatibilité sociale entre familles, elle ne lui procure plus rien. Perdu dans cette ville américaine, Ghâleb est un homme seul, en crise, mais résolu à prendre un nouveau départ. Ne sachant trop comment procéder, il participe à des ateliers de développement personnel, tente une thérapie par la pêche, confie ses peines à la rivière Willamette, se noie régulièrement dans l'alcool et, pour peupler la vacuité de son quotidien à Portland, se livre à toutes sortes de réflexions et d'expériences fantaisistes, comme ces lettres saugrenues qu'il écrit au comique Conan O'Brien. Tout à la fois variation sur le thème "famille, je vous hais", conte cruel sur la crise de la quarantaine, étude de moeurs sur la société saoudienne, récit d'immigration, Le Castor est un festival de situations et d'images insolites, servies par un humour des plus corrosifs.

Biographie de l'auteur

Mohammed Hasan Alwan est né à Riyad en 1979 et vit aujourd'hui à Ottawa. Outre un recueil de nouvelles, il a publié quatre romans. Le Castor - le premier à être traduit en français - lui a valu en 2013 de figurer parmi les six finalistes du Prix international de la fiction arabe, plus connu sous le nom du "Booker arabe".
 

Fuir Riyad la riante

LE MONDE DES LIVRES |  • Mis à jour le  | Par Catherine Simon

Depuis Raja Alem et Le Collier de la colombe (Stock, 2012), thriller psychédélique sur les métamorphoses de La Mecque, rares sont les romanciers saoudiens dont les livres sont parvenus jusqu’en Europe. Faisons court et disons vrai : rares sont les romanciers saoudiens. Mohammed Hasan Alwan, qui est, pour la première fois, édité en français, constitue donc une belle exception. A plus d’un titre.

Né en 1979 à Riyad, ce fils de bonne famille, informaticien de formation, partage son temps entre sa ville natale et le Canada. Le Castor, monologue d’un quadragénaire saoudien déraciné et déprimé, n’est pas son coup d’essai – outre des nouvelles, Mohammed Hasan Alwan a déjà publié quatre romans –, mais c’est un coup de maître. A la fois mélancolique et désopilant, cerécit, qu’on devine en partie autobiographique, jette un ­regard critique, souvent féroce, sur la ­société saoudienne et ses rejetons. Il a ­figuré en 2013 parmi les finalistes du « Booker arabe », prix international de la fiction arabe. Ce n’est pas forcément mauvais signe…

L’histoire commence (et finit) dans l’Oregon (Etats-Unis), sur les bords de la rivière Willamette. Ghâleb, arrivé deux mois auparavant à Portland, est en train de pêcher, tachant d’oublier ses angoisses ataviques, lorsqu’un castor, sortant de l’eau, surgit à ses pieds. Ses dents protubérantes lui rappellent celles de sa sœur Noura, « avant qu’elle entreprenne de les redresser (…) – à quelques mois de son mariage, sa bouche était encore un véritable chantier de construction ». L’animal repart quelques instants plus tard. L’esprit de Ghâleb s’en va aussi, nageant au milieu du flot des souvenirs d’une jeunesse passée entre des sœurs revêches, un frère cadet, servile et cupide, des parents monstrueux (quoique séparés) et la petite foule des domestiques et factotums indispensables au décor saoudien. « J’avais quitté Riyad pour ne pas m’y dessécher comme une vieille poire brunie et être réduit à mon tour en poussière, sans passé, sans bonheur », résume Ghâleb.

Fils de Bédouin

Il y a du Woody Allen chez ce fils de Bédouin à la plume savoureuse, qui manie l’autodérision et l’humour à froid avec habileté. « Chaque fois que je sortais avec mon parapluie, tout le monde comprenait que je n’étais pas du coin », constate le ­héros, étonné par ces solides Américains qui marchent sous la pluie tête nue. A l’inverse, son voisin de palier, le balourd Conrado, au visage « congestionné par les quintes de toux et la couperose du buveur », s’attend à ce que Ghâleb, « venu de l’autre bout du monde », lui serve une platée « d’histoires affriolantes » – ce dont ce dernier, d’un naturel peu lubrique, se révèle totalement incapable. Non que la vie du héros soit dépourvue d’aventures. Avec Ghâda, mariée (à un diplomate saoudien) mais volage, Ghâleb joue le rôle, habituellement réservé aux femmes, de la maîtresse occasionnelle. Cette liaison secrète, vieille de presque vingt ans, bat de l’aile. L’amour « n’avait pas réussi à nous unir, ni à se retourner contre nous ni même à ramasser ses affaires pour s’en aller », observe, perplexe, l’amant intermittent.

Est-ce pour cela, pour faire le point, que Ghâleb est parti, au mitan de sa vie, s’asseoir sur les berges de la Willamette ? Le film de son existence lui revient, par séquences : les insultes et les coups, dont son enfance a été abreuvée, par son père, surtout – un villageois du sud, venu faire fortune à Riyad et régnant en despote sur la maisonnée ; la sœur Badriyah, devenue intégriste, « égorgeuse potentielle que la vie, heureusement, n’avait pas dotée d’assez de fureur pour que la chose se concrétise » ; les séances de branlette collective avec les garçons du quartier, cachés au fond d’une cour « où l’on s’amusait par habitude à se frotter les uns contre les autres, sans même avoir envie de sexe, ni ressentir d’émotion » ; ses déboires d’étudiant raté, avec, en toile de fond, « un vide atroce, dans une ville racornie, à peine sortie de la fièvre de la guerre pour retomber dans son coma de sable et de ciment »… Se parlant à lui-même, Ghâleb peut tout dire. Il ne s’en prive pas.

Jetant une lumière crue sur les tares et les archaïsmes de la société saoudienne, le roman de Mohammed Hasan Alwan évoque aussi, de façon magnifique et sensible, la mémoire d’un grand-père ­bédouin, auréolée d’exploits guerriers – fables que personne ne songe à démentir, de peur de « fendre le manteau de légendes, qui tenait le village au chaud ». C’est sur la révélation d’une autre illusion familiale que s’achève, un peu abruptement, la moderne épopée de Ghâleb, fils indigne, homme amer et subtil conteur. Un roman d’aujourd’hui, splendide et décapant.

Le Castor (Al-Qondos), de Mohammed Hasan Alwan, traduit de l’arabe (Arabie saoudite) par Stéphanie Dujols, Seuil, 368 p., 22 €.